I. Introduction

D'ici deux ans le Centre des Arts scéniques s'installera au Cinéma-Théâtre Varia à Jumet, après sa rénovation complète par l'Institut du Patrimoine Wallon, l'actuel propriétaire et maître d'oeuvre du chantier. Cette rénovation intervient dans le cadre de la sauvegarde du patrimoine architectural wallon ainsi que d'une réhabilitation urbanistique d'envergure. Il s'agit de redonner vie à un morceau d'histoire culturelle au sein d'un quartier populaire par trop délaissé.

Les divers partenaires de cette rénovation sont l'Institut du Patrimoine wallon, la Région Wallonne, la Communauté française, la Ville de Charleroi et le Centre des Arts scéniques.

 

Pour apprécier tout l'intérêt du Cinéma-Théâtre Varia à Jumet, il faut replacer celui-ci dans le contexte politique, socio-économique, culturel et architectural de l'époque de sa construction.

Au premier abord, la puissance monumentale de la façade du Varia ne s'explique pas : l'édifice est situé sur une rue secondaire, n'offrant pas de recul, dans un quartier excentré et composé d'habitations modestes de l'agglomération carolorégienne. Mais cette emphase esthétique à ses raisons. La façade assume un rôle essentiel d'affiche extérieure, à l'échelle du quartier mais aussi de l'ensemble de la commune dont elle devient un monument à part entière. Ce nouveau palais du rêve doit s'imposer visuellement et devenir par son architecture même une référence pour tous. Le cinéma est alors en pleine phase d'extension et la concurrence est d'autant plus forte qu'à côté des exploitants privés de salles de spectacles, les organisations socialistes, libérales et catholiques construisent leurs propres lieux de divertissement.


Fin 1913 quand le Varia s'achève, plusieurs salles viennent d'être inaugurées à Charleroi. A l'exemple de la salle Concordia (également construite en béton armé) à l'usage de la Fédération des cercles catholiques, d'autres le seront encore au lendemain de la guerre comme le Coliseum ou la Maison des Corporations à Charleroi.
Si, comme le souligne Georges Sadoul, dans les années 1907-1908 "beaucoup croyaient le cinéma prêt à mourir "et que faute d'imagination" les salles obscures se vidaient et faisaient faillite" à partir de 1910, celui-ci sort de sa période foraine et les améliorations techniques, l'allongement des films et des programmes rendus possible par la location provoquent la multiplication des salles.
Pathé puis Gaumont éditent des programmes hebdomadaires et distribuent de nombreuses marques étrangères. "La période 1909-1914, écrit encore Sadoul, connut une production abondante qui submerge l'historien sous le flot des titres".
En 1912, on recense déjà 10.000 salles aux USA et 8.000 en Europe. Baptisé "Septième art" en 1911 le cinéma satisfait le rêve du voyage immobile que font tous ceux que le labeur enchaîne à leurs villes et leurs banlieues industrielles.
C'est l'époque où les Pathé, Gaumont, Mayer, les frères Warner,... bâtissent leurs empires et où les spectateurs du Varia s'enthousiasment pour les péplums italiens (Quo Vadis ? en 1913, Cabiria en 1914), la série des Fantômas de Feuillade (1913), Les Misérables en quatre époques et neuf parties soit cinq heures de projection (1912), assistent aux balbutiements du dessin animé ou encore, plus directement concernés, applaudissent les obscurs héros de Germinal d'après Zola (1913) ou de La Brute humaine (1912), pleurent aux Deux orphelines, rient avec Max Linder Toreador, ou la production belge Saida a enlevé Manneken Pis d'Alfred Machin, en attendant l'arrivée de Charlot, de Zorro, du terrifiant Docteur Mabuse et enfin en 1927 du parlant.

Avec l'affirmation du cinéma comme divertissement populaire, une nouvelle typologie apparaît, celle du théâtre cinématographique où la salle de projection est associée avec une scène de théâtre. Une scène qui est le plus souvent peut profonde (celle du Varia fait 6 mètres de profondeur), une fosse d'orchestre et des cintres réduits au minimum car en général on n'y accueille seulement des attractions qui précèdent la projection du film et les trapézistes, les comiques troupiers, les clowns ou les prestidigitateurs meublent les entractes. Avec l'utilisation du film en nitrate de cellulose, appelé aussi "film-flamme" car il prend feu de lui-même à partir de 120 degrés, les risques d'incendie sont considérables et les accidents fréquents. Par ailleurs l'exigence acoustique étant beaucoup moindre que pour un théâtre (les films sont muets, et plus tard le son sera relayé par des haut-parleurs), le béton armé alors en plein essor s'impose rapidement comme matériau en raison de sa résistance au feu et aux charges, par sa rapidité de mise en oeuvre et les possibilités de créer facilement des balcons en porte-à-faux.

Cette évolution rapide tant de l'industrie du cinéma que des techniques modernes de construction explique pourquoi les plans pour une salle de spectacle couverte par une charpente métallique dressés par l'architecte Eugène Claes le 31 mars 1913 pour compte de Monsieur Jean Coppin et visé par l'administration communale le 5 mai 1913, seront immédiatement modifiés au moment de la construction pour donner naissance à un théâtre cinématographique en béton armé.

La façade est dessinée dans un style "Art nouveau" peu fréquent en Belgique mais proche de certaines réalisations d'Europe centrale. L'Art nouveau belge est caractérisé par une mise en oeuvre savante de matériaux de qualité : la brique souvent vernissée et posée en lits alternés, la pierre dure finement taillée, le fer apparent et des glaces, souvent de grandes dimensions, biseautées et enchâssées dans des menuiseries de bois aux formes contournées ou angulaires. C'est un Art nouveau d'essence constructive, fortement influencé par les théories de Violet-le-Duc, tant dans ses variantes géométriques (école de Hankar) qu'organiques (écoles de Horta et de Nancy). Par ailleurs, le façonnage et la mise en oeuvre des matériaux s'appuient sur une tradition artisanale vivace.

L'Art nouveau turinois, berlinois, hongrois, celui de la Wagnerschüle à Vienne, du pays Basque industriel ou encore des Pays Baltes est généralement moins élaboré (maçonneries traditionnelles enduites ou revêtues de céramiques ou encore par de minces plaques de marbre), la décoration des surfaces extérieures et intérieures étant confiée à des stucateurs et des sculpteurs. L'usage de l'enduit en ciment permet des effets visuels impressionnants comparés à l'économie des moyens mis en œuvre ; l'aspiration stylistique d'une nouvelle bourgeoisie urbaine issue de l'industrialisation pouvant ainsi être satisfaite au moindre coût.

L'Art nouveau belge doit son originalité au fait que son terrain d'application privilégié a été la maison individuelle qui permet une grande liberté d'écriture alors que dans les autres capitales, c'est le plus souvent l'immeuble à appartements, avec ses fenêtres répétitives, qui prévaut. Le recours à l'enduit et aux carreaux de céramiques permet en effet d'intégrer des rangées de fenêtres identiques dans des compositions…. à Liège explique peut-être, par voie de proximité, l'influence du Modern Style germanique dans la façade du cinéma-théâtre. On y trouve en tous cas d'évidentes parentés stylistiques avec les oeuvres de l'architecte allemand Joseph Maria Olbricht (notamment les pignons courbes qui surmontent les verrières verticales éclairant les cages d'escalier, visibles sur le permis de bâtir mais non réalisés au moment de la construction). Les oeuvres d'Olbricht étaient alors accessibles sous forme de publications, tout comme les recueils de planches sur la nouvelle architecture en Europe centrale que publiait l'éditeur Wasmuth et que l'on retrouve fréquemment dans les bibliothèques des architectes belges de l'époque.

En attendant le résultat des recherches en cours sur la vie et l'œuvre de l'architecte du Varia, on peut d'ores et déjà rattacher l'édifice à une famille imaginaire d'œuvres qui réunirait le théâtre d'été construit vers 1906 à Baden-bei-Wien en Autriche, l'immeuble de logement social de la rue Marconi et les cinémas des frères Hamesse à Bruxelles (eux aussi notoirement influencés par l'Art nouveau viennois) ou encore les immeubles lyriques de l'architecte Eisenstein à Riga... Les trois curieuses tourelles qui surmontent la façade du Varia peuvent aussi se lire comme une allusion au voyage en Orient qui marqua les architectes de cette époque et, entre autres, le belge Henry van de Velde, comme en rendent compte ses nombreuses esquisses pour le théâtre des Champs-Elysées (1911) et le théâtre du Werkbund à Cologne (1913). Par son allure générale le Varia n'est également pas très éloigné des églises en béton que l'église unifiée gréco-catholique édifia au tournant du siècle en Roumanie, Serbie, Transylvanie et dont l'esthétique procédait d'un allongement vertical des formes byzantines traditionnelles.

En terme strict de composition, la façade ne s'écarte pas des canons en vigueur pour les music-hall et les premiers théâtres cinématographiques. Une disposition symétrique en trois registres verticaux. Deux travées latérales qui soulignent l'emplacement des escaliers éclairés par de hautes fenêtres ou des verrières verticales, et une travée centrale reposant sur trois arcades surmontées d'un arc monumental, réminiscence de l'arc romain fréquemment utilisé au XIXème siècle dans l'architecture des théâtres et des musées. Afin de ne pas perturber l'équilibre de la composition monumentale, les bureaux et l'appartement du directeur sont abrités dans une travée indépendante dont l'échelle domestique assure la transition avec les maisons voisines. La façade du Varia peut ainsi se lire comme une des nombreuses combinaisons réalisées à partir d'un modèle universel issu d'une même fonction de divertissement. Elle est la sœur émancipée du Concert de la Gaité-Rochechouart à Paris, un ancien café chantant du Second empire devenu music-hall et la soeur cadette et quasi jumelle du cinéma Palace édifié à Portsmouth en 1921, celui-ci affirmant plus ouvertement son caractère oriental.

Si le mobilier d'origine et les éléments décoratifs d'origine (appliques murales, lustres,...) ont disparu, l'essentiel de la structure est encore en place. On accède directement à la salle par un hall-foyer et le vaste volume intérieur est caractérisé par un large balcon qui court sur trois côtés au premier étage et un second balcon lancé entre les deux mitoyens de la salle au deuxième étage.

Des fenêtres latérales placées en hauteur apportent l'éclairage naturel indispensable à une salle polyvalente.

V. Conclusion

Le Varia est un des rares exemples de théâtres cinématographiques d'avant la Première Guerre mondiale subsistant en Wallonie et un chaînon rare et remarquable du cheminement d'une typologie contemporaine qui voit, au début du XXème siècle, le cinéma investir les music-halls et les cafés-concerts, sinon des garages et des églises désaffectées, puis à partir des années 1906-08, s'abriter dans des théâtres cinématographiques tel le Varia, avant qu'au début des années vingt se définisse l'esprit, la forme et les équipements spécifiques de la salle de cinéma moderne qui ne doit plus rien au théâtre et que nous connaissons encore aujourd'hui.

Du point de vue esthétique, l'Art nouveau mâtiné de classicisme qui qualifie la façade est moins tardif que décalé. La Wallonie, et surtout les villes industrielles de Charleroi et Liège (où est installé l'architecte du Varia), ont réservé un accueil enthousiaste à l'Art nouveau, qui, avec ses matériaux industriels (fer, verre, céramique,...) rendait hommage au génie industriel local. Alors que dans les grandes capitales l'Art nouveau, victime de son succès, s'est prématurément épuisé dès les premières années du siècle, en Wallonie, comme dans d'autres villes de province d'Europe où la mode est moins tyrannique, il continuera d'inspirer des architectes et des artistes jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale. Cet effet de décalage qui prolonge de quelques années la vie du nouveau présente un grand intérêt pour l'histoire de l'architecture dans la mesure où il éclaire l'évolution d'un style jusqu'à son aboutissement et permet de mieux comprendre comment s'opère le cheminement de la pensée architecturale et comment s'est opéré le passage de l'Art nouveau à l'Art déco.

Maurice Culot, le 7 juillet 2000

VI. Sources iconographiques et bibliographie

Sources iconographiques :

Photographies d'époque (Archives d'Architecture Moderne, Bruxelles)

Dossier de permis de bâtir conservé par la commune comprenant les élévations, coupes, et plans des différents étages

Bibliographie:

Georges Sadoul, "Histoire mondiale du cinéma", Flammarion, Paris, 1949.

Francis Lacloche, "Architectures de cinémas", Editions du Moniteur, Paris ,1981.

David Atwell, "Cathedrals of the Movies - A history of British Cinemas and their Audiences", The Architectural Press, London, 1980.

"Le Patrimoine Monumental de la Belgique, Wallonie, Hainaut, Arrondissement de Charleroi", volume 20, Pierre Mardaga éditeur, Liège, 1994.

Gwenaél Delhumeau, "L'invention du béton armé - Hennebique 1890-1910", Norma éditons, Paris, 1999.